par Jean-Luc Le Grix De La Salle
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4 février 2026
Longtemps, le changement climatique a concentré l’essentiel de l’attention en matière de finance durable. Objectifs de température, budgets carbone, plans de transition : le climat est devenu un sujet à la fois politique, économique et financier. La biodiversité, elle, est souvent restée dans l’ombre, perçue comme un enjeu plus diffus, plus complexe. Pourtant, l’érosion du vivant s’impose aujourd’hui comme un risque majeur pour l’économie réelle et, par ricochet, pour les portefeuilles d’investissement. Nous nous proposons de montrer en quoi la biodiversité constitue, au même titre que le climat, un sujet stratégique pour les investisseurs, et pourquoi il est nécessaire d’agir dès maintenant, en la regardant en miroir des enjeux climatiques : comprendre les risques, identifier les cadres et les données disponibles, et éclairer les leviers d’action concrets pour la construction et la gestion des portefeuilles. Les enjeux : la biodiversité, « infrastructure vivante » de l’économie En un mot, la biodiversité, c’est le vivant. De manière plus précise, le concept englobe la diversité des gènes, la diversité des espèces et la diversité des écosystèmes, ainsi que toutes les relations qui existent entre ces différents éléments. Cette richesse est aujourd’hui en déclin accéléré. Comme pour le climat, la communauté scientifique alerte depuis plusieurs années sur la gravité de la situation. Mais là où le climat se traduit par un indicateur relativement simple et fongible, les émissions de gaz à effet de serre, la biodiversité se caractérise par une multiplicité de dimensions, de pressions et d’impacts. Il existe cependant un parallèle fort entre les deux thématiques. Le climat peut être vu comme la « température » du système Terre, alors que la biodiversité en constitue l’« infrastructure vivante ». Des sols riches en organismes, des forêts en bonne santé, des zones humides fonctionnelles, des océans équilibrés : tous ces écosystèmes contribuent à réguler le climat, à capter le carbone, à amortir les chocs et à protéger les populations. Lorsque l’on détruit cette infrastructure, on fragilise la capacité du système à encaisser les dérèglements climatiques qui se multiplient. A l’inverse, protéger le vivant permet de renforcer la résilience face au réchauffement climatique. Pour le climat, le rôle du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est bien connu. Pour la biodiversité, c’est l’IPBES (plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques), souvent présenté comme le « GIEC de la biodiversité », qui fait autorité. Ses travaux mettent en lumière les cinq grandes pressions qui pèsent sur le vivant : la destruction et l’artificialisation des milieux naturels, la surexploitation des ressources, le changement climatique, la pollution de l’air, de l’eau et des sols, et l’introduction d’espèces exotiques envahissantes. Là où le climat est essentiellement lié à une accumulation de gaz à effet de serre, la crise de la biodiversité résulte d’un faisceau de facteurs qui se combinent et se renforcent. Les conséquences de cet effondrement de la biodiversité se font déjà sentir dans l’économie réelle. Les écosystèmes fournissent en effet une multitude de « services » dont bénéficient gratuitement les sociétés humaines et les entreprises. Ils régulent le climat local, filtrent l’eau, limitent les inondations, protègent les côtes. Ils fournissent des ressources matérielles : alimentation, bois, fibres, eau douce, molécules utilisées par l’industrie pharmaceutique. Ils rendent possibles des processus invisibles mais cruciaux, comme la fertilité des sols, la pollinisation ou le recyclage de la matière organique. Ils contribuent également au bien-être, au tourisme, à l’attractivité des territoires. Lorsque ces services se dégradent, les impacts économiques sont considérables. Des rendements agricoles plus volatils, des coûts d’approvisionnement en eau en hausse, des infrastructures plus exposées aux événements extrêmes, des chaînes de valeur fragilisées : autant de risques physiques qui s’ajoutent à ceux liés au climat. Plusieurs études estiment désormais qu’une part significative du PIB mondial (plus de 50 %) dépend directement ou indirectement de la nature et de ses services. A ces risques physiques s’ajoutent des risques de transition, comme pour le climat. A mesure que les Etats, les régulateurs et la société civile prennent conscience de l’ampleur de la crise de la biodiversité, de nouvelles attentes émergent en matière de transparence, de réduction des impacts, de gestion des risques environnementaux. Les entreprises les plus exposées aux pressions sur le vivant peuvent se voir confrontées à des évolutions réglementaires rapides, à des exigences accrues de leurs clients ou de leurs financeurs, voire à des risques de réputation significatifs. Ne pas anticiper ces mouvements peut peser sur la valorisation des actifs à moyen et long terme. Comme pour le climat, nous sommes donc face à une double urgence : limiter les pressions exercées sur la nature et adapter nos modèles économiques à un monde où les ressources naturelles ne peuvent plus être considérées comme inépuisables. Intégrer la biodiversité dans les stratégies d’investissement ne relève pas seulement d’une démarche de conviction. C’est une condition de la pérennité des modèles d’affaires, au même titre que la prise en compte des risques climatiques. Comment agir : des cadres et des données qui se structurent, sur le modèle du climat L’histoire récente de la finance climat offre un point de repère utile pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui sur la biodiversité. Pour le climat, tout est parti d’un accord international de référence, l’Accord de Paris, fixant un objectif quantifié de limitation du réchauffement. Ce cadre a ensuite été décliné dans les réglementations sectorielles, les plans de transition, les engagements d’acteurs financiers, jusqu’à structurer des indicateurs de suivi et de pilotage (émissions, trajectoires, budgets carbone). Pour la biodiversité, le texte de référence est l’Accord de Kunming-Montréal, adopté lors de la COP 15 en 2022. Il ne fixe pas une unique cible chiffrée, mais un ensemble de vingt-trois objectifs couvrant les principales pressions identifiées par l’IPBES : restauration et protection des écosystèmes, réduction des pollutions, limitation de la surexploitation des ressources, lutte contre les espèces invasives, meilleure intégration de la nature dans les décisions économiques et financières. Là où l’Accord de Paris fournit un cap global, rester bien en dessous de 2 °C de réchauffement, Kunming-Montréal trace une feuille de route multifactorielle pour limiter l’érosion du vivant. Cette différence reflète la nature même des deux sujets. Le climat se prête relativement bien à un pilotage par un indicateur agrégé, les émissions de gaz à effet de serre, que l’on peut convertir en équivalent CO2 et comparer d’un acteur à l’autre. La biodiversité, elle, ne se laisse pas réduire à une seule unité de compte. Elle englobe la diversité des espèces, des gènes, des habitats et des fonctions écologiques, avec des impacts très locaux. Une même activité n’aura pas les mêmes conséquences selon le type d’écosystème, le niveau de dégradation initial, la rareté des espèces concernées. Toute tentative de mesure nécessite donc des choix méthodologiques, des approximations, des hypothèses. Malgré ces contraintes, le mouvement engagé sur le climat a servi de modèle pour structurer la prise en compte de la biodiversité dans la finance. En France, l’article 29 de la loi Energie-Climat a joué un rôle pionnier en demandant aux acteurs financiers de rendre compte non seulement de leurs risques et de leurs impacts climatiques, mais aussi de leurs risques, dépendances et impacts liés à la biodiversité. A l’échelle européenne, la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose progressivement aux grandes entreprises un reporting extra-financier renforcé, incluant des indicateurs sur la nature. Les compagnies d’assurance, de leur côté, voient la dimension biodiversité émerger aux côtés du climat dans l’évolution du cadre prudentiel Solvabilité 2. Au niveau international, plusieurs initiatives volontaires complètent ce socle réglementaire. La TNFD (Taskforce on Nature Financial Disclosure), inspirée de la TCFD (Taskforce on Climate Financial Disclosure) sur le climat, fournit une grille de lecture pour identifier, évaluer et divulguer les risques liés à la nature. Le Science Based Targets Network (SBTn) travaille à des méthodes permettant de fixer des objectifs alignés avec les limites planétaires, en continuité avec ce qui existe déjà pour les trajectoires climatiques dans le cadre de l’initiative Science Based Targets (SBTi). Des engagements collectifs, comme le Finance for Biodiversity Pledge, incitent les institutions financières à intégrer la biodiversité dans leurs politiques et à se doter de plans d’action concrets. Comme pour le climat il y a quelques années (et même aujourd’hui, la donnée sur les émissions de gaz à effet de serre en aval reste difficile à estimer et à modéliser), les données disponibles ne sont pas parfaites. Elles restent incomplètes, hétérogènes, parfois difficiles à agréger. Mais elles progressent rapidement, et elles sont déjà suffisantes pour éclairer les décisions d’investissement. Des outils comme ENCORE (Exploring Natural Capital Opportunities, Risks and Exposure), par exemple, permettent de cartographier les dépendances et les impacts des secteurs économiques vis-à-vis du capital naturel à l’échelle mondiale. Ils mettent en évidence, de manière assez parlante, qu’un portefeuille très exposé à l’agriculture, à l’agroalimentaire ou à la chimie est en réalité très dépendant de ressources naturelles limitées et de services écosystémiques sous pression. D’autres approches, telles que le Global Biodiversity Score, cherchent à quantifier la contribution d’une entreprise ou d’un portefeuille à la perte ou à la préservation de la biodiversité, en s’appuyant notamment sur l’utilisation des terres, les changements d’occupation des sols ou la consommation de ressources. Les résultats sont exprimés en unités normalisées, qui permettent des comparaisons entre secteurs et entre acteurs. Là encore, le parallèle avec le carbone est instructif : comme les premiers indicateurs d’empreinte carbone, ces métriques biodiversité ne prétendent pas capturer toute la réalité, mais elles offrent une base solide, qu’il faudra enrichir avec des données spécifiques entreprise par entreprise. Dans ce contexte, la notion de double matérialité prend tout son sens. Déjà centrale pour le climat, elle invite à analyser, pour un même acteur, à la fois la manière dont les risques liés à la nature peuvent impacter sa performance financière, la matérialité financière, et la façon dont cet acteur contribue lui-même à dégrader ou à préserver les écosystèmes, la matérialité d’impact. Autrement dit, il s’agit de regarder à quel point l’entreprise dépend de la nature, et à quel point elle la met sous pression. Cette double lecture, appliquée au climat, a permis d’accélérer la transformation des modèles d’affaires. Appliquée à la biodiversité, elle offre un cadre cohérent pour construire des politiques d’investissement plus alignées avec la préservation du vivant. Comment agir avec ses investissements : éviter, réduire, restaurer Face à ces constats, une question revient souvent : que peut-on faire concrètement, ici et maintenant, alors que les méthodologies ne sont pas totalement stabilisées ? L’expérience climat apporte une réponse claire : il est possible d’agir de manière structurée, même avec des outils imparfaits, en combinant plusieurs leviers complémentaires. Sur le climat, la plupart des politiques d’investissement responsables se sont construites autour de quelques principes bien identifiés : limiter l’exposition aux activités les plus incompatibles avec les objectifs de l’Accord de Paris, accompagner la décarbonation des portefeuilles, financer des solutions bas carbone, et utiliser l’engagement actionnarial comme levier de transformation. La même logique peut être transposée à la biodiversité, avec un triptyque souvent résumé par les verbes « éviter, réduire, restaurer ». Eviter, d’abord, consiste à ne pas financer des activités qui causent des dommages irréversibles à la nature, comme la déforestation non maîtrisée ou l’usage massif de certains pesticides. C’est l’équivalent, pour la biodiversité, de l’exclusion des activités fossiles les plus incompatibles avec les objectifs climatiques : il s’agit de fixer des lignes rouge clair et de s’y tenir. Réduire, ensuite, revient à engager une véritable transition des modèles économiques pour limiter les impacts négatifs sur les écosystèmes. Cela peut passer par une baisse progressive de la consommation d’eau dans les zones soumises à un fort stress hydrique, une réduction des rejets de polluants dans l’air, l’eau ou les sols, un ralentissement de l’artificialisation des terres ou une meilleure gestion des déchets. Cette transition concerne l’ensemble des secteurs de l’économie, et tout particulièrement ceux à forts enjeux biodiversité comme l’alimentation, la chimie ou la consommation. On retrouve la notion de secteurs à fort impact déjà définie dans les benchmarks climat de la Commission européenne. Comme pour la transition climatique, qui repose sur des trajectoires de baisse des émissions, la transition biodiversité s’inscrit dans le temps : elle suppose de définir des objectifs intermédiaires, de suivre des indicateurs de progrès et d’accompagner les entreprises dans l’évolution de leurs pratiques. Restaurer, enfin, signifie soutenir activement la régénération d’écosystèmes dégradés en finançant des solutions concrètes. Il peut s’agir de projets de reforestation ou d’agroforesterie, de restauration de zones humides, de reconstitution de corridors écologiques, de réhabilitation de sols appauvris, mais aussi de technologies ou de modèles d’affaires qui permettent de réduire durablement la pression sur la nature. Les entreprises qui développent des systèmes d’irrigation de précision, des procédés de dépollution plus sobres, des alternatives alimentaires moins consommatrices de ressources ou des solutions de recyclage avancées contribuent à cette restauration. Elles offrent des leviers pour diminuer l’empreinte négative des activités humaines, afin de laisser davantage d’espace et de temps aux écosystèmes pour se régénérer. Enfin, l’engagement actionnarial occupe une place centrale, peut-être encore plus marquée que pour le climat. Sur un sujet aussi transversal et localisé que la biodiversité, le dialogue avec les entreprises est un levier indispensable pour faire évoluer les pratiques. Il permet de demander davantage de transparence sur les impacts et les dépendances à la nature, d’encourager la mise en place de politiques et d’objectifs alignés avec certaines cibles de la COP 15, et de suivre dans le temps des indicateurs de progrès concrets. L’enjeu dépasse la seule exigence de reporting : il s’agit d’accompagner les entreprises dans la transformation de leurs modèles, en intégrant la nature et le climat dans leur stratégie, leur gouvernance et leurs décisions d’investissement. Ces axes d’action peuvent se combiner au sein des politiques d’investissement de manière transversale. Ils impliquent d’intégrer la biodiversité dans l’analyse ESG, en allant au-delà d’une simple appréciation globale de la politique environnementale pour regarder précisément la gestion de l’eau, des déchets, des émissions polluantes, la politique vis-à-vis de la chaîne de valeur, les engagements en matière de déforestation ou de préservation des habitats naturels. Ils se traduisent par des politiques d’exclusion ciblant les pratiques les plus dommageables, en cohérence avec les grands objectifs de Kunming-Montréal. Ils appellent enfin une articulation plus systématique entre investissements dans les secteurs à forts enjeux biodiversité – alimentation, eau, chimie, consommation, construction – et financement de solutions capables de transformer ces secteurs. Conclusion : ne pas reproduire, sur la biodiversité, les retards pris sur le climat Avec le recul, il apparaît clairement que la finance a mis du temps à intégrer pleinement les enjeux climatiques. Attente de données parfaites, hésitations méthodologiques, manque de coordination entre acteurs : ces années d’attentisme pèsent aujourd’hui sur la trajectoire de décarbonation nécessaire pour respecter l’Accord de Paris. L’un des enseignements majeurs de cette expérience est qu’il vaut mieux agir avec des outils perfectibles que d’attendre des cadres entièrement stabilisés. Nous nous trouvons aujourd’hui à un moment similaire pour la biodiversité. Le diagnostic scientifique est posé, les cadres internationaux existent, les réglementations se mettent en place, les outils d’analyse et de mesure progressent. Investir pour la biodiversité, ce n’est pas seulement répondre à une obligation réglementaire : c’est anticiper les risques de demain et saisir les opportunités d’une économie en transition, dans laquelle les modèles d’affaires les plus dépendants des services écosystémiques ou les plus impactants sur la nature seront nécessairement reconfigurés. Aujourd’hui, les niveaux de demande et d’engagement restent hétérogènes. Certains acteurs attendent encore, se laissant parfois influencer par le contexte actuel de méfiance à l’égard de l’ESG. D’autres ont mis en place des premières initiatives de reporting ou des politiques d’exclusion ciblées. Les plus avancés intègrent déjà explicitement la biodiversité comme un enjeu majeur à adresser dans l’ensemble de l’économie, au même titre que le climat, en articulant politiques d’exclusion, objectifs chiffrés et engagement actionnarial. Comme pour le climat, et plus généralement pour l’investissement responsable, les motivations sont multiples : exigences réglementaires, gestion des risques, convictions personnelles. Cette diversité d’approches explique à la fois le caractère progressif de l’intégration de la biodiversité dans les politiques d’investissement et la montée en puissance de solutions innovantes pour accompagner la transition. Elle signe aussi l’ouverture d’un nouveau champ de différenciation entre acteurs : ceux qui se contenteront de répondre au minimum réglementaire, et ceux qui verront dans la préservation du vivant un levier stratégique de résilience et de performance durable. La biodiversité n’est pas un supplément d’âme de l’ESG. Comme le climat, elle devient un paramètre central de la stabilité économique dans un monde en transition. L’enjeu, désormais, n’est plus de savoir s’il faut l’intégrer, mais à quel rythme et avec quel niveau d’ambition.